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 LA CIVIL WAR VU PAR LES MILITAIRES FRANCAIS

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MessageSujet: LA CIVIL WAR VU PAR LES MILITAIRES FRANCAIS   Dim 16 Déc - 8:45

La guerre de Sécession vue par les militaires français (1865-1880)
Par Farid Ameur*, le 4 avril 2002 |

Sécession constitue aux yeux des historiens un tournant décisif dans l’évolution des conceptions militaires et traduit pour la première fois l’impact de la Révolution industrielle sur l’art de la guerre.

Situé à la charnière entre les luttes de l’époque napoléonienne et les grands affrontements du XXe siècle, le conflit américain est en effet considéré à juste titre comme la première guerre moderne de l’histoire. Les évènements qui se sont succédés de 1861 à 1865 n’ont pas manqué d’impressionner vivement les contemporains, tant par leur acharnement, l’immensité du champ des opérations et l’ampleur des moyens mis en œuvre que par le souci constant d’améliorer les techniques et d’innover. Premier conflit à engager toutes les ressources humaines et matérielles des belligérants, la terrible expérience de la guerre civile américaine ne pouvait donc qu’avoir une influence significative sur les conflits à venir.

Cette lutte sanglante a-t-elle été pour autant perçue dès cette époque comme l’archétype de la guerre moderne ? Son étude a-t-elle constitué une priorité pour les hautes sphères de l’armée française ? Se poser ces questions nous donne l’occasion d’analyser les enseignements que les militaires français ont cru pouvoir tirer en terme de pensée stratégique et d’art de la guerre du plus grand affrontement jamais mené sur le sol américain. Une telle approche nécessite donc d’envisager à la fois ce qui a paru digne de méditation, voire d’imitation, mais aussi ce qui a fait l’objet d’un dénigrement plus ou moins systématique. La démarche oblige en outre le chercheur à s’intéresser aux branches les plus diverses de l’art militaire et à tenir compte de l’état d’esprit régnant alors au sein de l’armée française.

L’étude commence en 1865, l’année de l’effondrement de la Confédération. Alors que les dernières troupes sudistes s’apprêtent à déposer les armes, le lieutenant-colonel d’artillerie François de Chanal (1811-1882) remet au ministre de la Guerre, le maréchal Randon, un rapport précis et détaillé qu’il a intitulé « Mission militaire en Amérique ». Accompagné du capitaine Pierre Guzman, cet officier diplômé de l’Ecole Polytechnique a dirigé durant huit mois, d’avril à décembre 1864, l’unique mission d’observation à caractère strictement officiel envoyée par le gouvernement français aux États-Unis pendant le conflit.

Chargé à l’origine de suivre les opérations militaires du côté nordiste afin d’étudier les innovations, principalement en matière d’artillerie, François de Chanal présente surtout dans son mémoire une description minutieuse de l’organisation, de l’équipement et des règlements de l’armée fédérale avec à l’appui une multitude de données statistiques [1]. Il semblerait que les conclusions de ce rapport aient vivement impressionné les responsables de l’armée impériale. Les observations méticuleuses du lieutenant-colonel de Chanal, reprises par le contrôleur général de l’armée François Vigo-Roussillon, montrent que la guerre de Sécession a révélé dans les deux armées opposées « des qualités militaires qu’on ne leur supposait pas et auxquelles les vieilles armées de l’Europe étaient loin de s’attendre » [2]. De plus, des armes nouvelles ont révolutionné la tactique, la configuration des armées a considérablement évolué tandis que des améliorations dans le domaine des transports et des communications se sont combinées pour modifier la stratégie. François de Chanal est certainement l’un des premiers observateurs à avoir contribué à faire connaître certaines techniques récentes et à évoquer leurs implications éventuelles dans l’optique des guerres futures. D’après ses conclusions, il ne semble pas permis d’ignorer ou de méconnaître les formes et les développements de la guerre américaine, d’autant que la situation au Mexique oblige alors la France à jauger la puissance potentielle des États-Unis [3].

Il est intéressant de se limiter ici à une courte période, ce qui permet d’examiner avec finesse, au cas par cas, ces modifications et ensuite de les replacer dans le contexte de militarisme que vit le dernier tiers du XIXe siècle. C’est la raison pour laquelle cette étude s’arrête en 1880, l’année de la publication à titre posthume du recueil du colonel Charles Ardant du Picq (1821-1870) intitulé Études sur le combat : combat antique et combat moderne. Diplômé de Saint-Cyr, cet officier d’infanterie est sans conteste le théoricien militaire dont les concepts ont trouvé le plus d’écho dans les rangs de l’armée française à la fin du XIXe siècle [4]. Rédigée entre 1865 et 1869, son analyse souligne de manière prophétique les faiblesses de l’armée de Napoléon III. A la façon de Machiavel ou de Folard, il se tourne vers le passé pour chercher les solutions aux problèmes contemporains. Il s’avère profondément sceptique à l’égard des théories mises à l’ordre du jour telles que la supériorité du nombre ou la prépondérance du matériel. En revanche, il met en avant son concept de la « force morale » visant à créer une armée psychologiquement solidaire. Charles Ardant du Picq insiste sur l’esprit et la valeur des combattants qui peuvent être obtenus selon lui par un entraînement et une éducation militaire adéquats. La victoire relève donc essentiellement de la discipline, ce qui l’amène à critiquer les armées de masse dont les Américains ont fait un si grand usage [5]. Si les allusions à la guerre civile américaine restent brèves, cette étude n’en démontre pas moins l’esprit rétrograde et la méfiance d’une grande partie des officiers français vis-à-vis des nouveaux types d’armements.

Il importe dans cette optique de se demander dans quelle mesure les leçons de la guerre de Sécession ont contribué à nourrir la doctrine militaire de la France à partir de 1865 et de voir si celles-ci ont conduit à un moment ou à un autre l’Etat-major à reconsidérer les options, voire à réformer des structures déjà anciennes. Les militaires français ont-ils interprété les informations qui leur sont parvenues jusqu’à en conclure que cet affrontement représentait un pas important dans l’évolution des conceptions militaires ou ont-ils au contraire estimé n’avoir rien à apprendre des États-Unis en matière d’art de la guerre ?

Sources utilisées

Pour tenter de répondre à de telles questions, encore faut-il disposer de sources précises et variées. A ce titre, le goût prononcé pour les questions militaires en France dans la seconde partie du XIXe siècle nous permet d’avoir accès à une quantité importante de documents d’une extrême richesse.

Les écrits des volontaires français ayant participé de près ou de loin aux combats de la guerre de Sécession forment le premier ensemble de sources exploitables. On retrouve notamment les témoignages des princes de la famille d’Orléans, opposants au régime impérial et exilés en Angleterre, qui ont traversé l’océan dès l’été 1861 pour offrir leur épée à la cause du Nord.

Troisième fils de Louis-Philippe et ex vice-amiral de la Marine royale, le prince de Joinville (1818-1900) a accompagné aux États-Unis ses deux neveux, le comte de Paris et le duc de Chartres, ainsi que son fils, le duc de Penthièvre. Après avoir conduit ce dernier à Newport où était repliée l’académie navale d’Annapolis, il doit finalement se contenter d’un rôle d’observateur civil à l’État-major du général McClellan, commandant en chef de l’armée du Potomac. Ayant reçu une solide formation militaire, le prince de Joinville saisit l’occasion qui lui est donnée de s’initier aux techniques de la guerre moderne. En 1862, l’intervention française au Mexique rendant leur présence difficile, les princes d’Orléans retournent en Angleterre. Joinville fait alors paraître dans la Revue des deux Mondes un article intitulé « Campagne de l’armée du Potomac. Mars-Juillet 1862 » sous le pseudonyme de Trognon- un membre de la famille royale détrônée ne pouvant signer un article publié en France. Le récit de la campagne de la Péninsule, en Virginie, est remarquable au point de vue du style et de la précision. Soldat dans l’âme, rien ne paraît avoir échappé à l’insatiable curiosité du prince de Joinville. En sa qualité de marin, la description qu’il nous a laissée des nombreuses opérations navales auxquelles cette campagne a donné lieu s’avère particulièrement éclairante.

Louis Philippe Albert d’Orléans, comte de Paris (1838-1894), est quant à lui l’auteur d’un très important ouvrage en sept volumes intitulé Histoire de la guerre civile en Amérique. Avec son jeune frère le duc de Chartres, il a revêtu l’uniforme nordiste et a participé à plusieurs combats en tant qu’aide de camp du général McClellan [6]. Il retrace dans cet ouvrage les développements de la crise américaine et s’applique à faire le récit détaillé des opérations avec un grand nombre de détails sur l’évolution de la tactique et l’emploi d’armes nouvelles. L’œuvre demeure inachevée et s’arrête à l’année 1863, au grand regret des historiens. La documentation repose à la fois sur les souvenirs personnels de l’auteur, les archives issues des départements de la Guerre et de la Marine et sur un ensemble de rapports, récits, correspondances et coupures de presse d’époque. Cette étude est considérée aujourd’hui encore comme un document de référence aux États-Unis pour quiconque s’intéresse à l’histoire militaire de la guerre de Sécession. Elle a d’ailleurs été traduite en anglais et on peut en trouver un exemplaire à la bibliothèque de l’académie militaire de West Point.

Le chercheur doit en outre accorder crédit aux souvenirs du général comte Régis de Trobriand (1816-1897) rassemblés dans un ouvrage publié à Paris en 1874, Quatre ans de campagnes à l’armée du Potomac. Emigré français installé de longue date à New York dans la haute société, de Trobriand doit interrompre sa brillante carrière de journaliste en 1861 pour répondre à l’appel de Lincoln. Ayant pris la nationalité américaine du fait de son engagement, il fait preuve tout au long du conflit d’une aptitude au commandement digne d’un officier de carrière qui le propulse à la fin de la guerre au grade de major-général de l’armée de volontaires. Rédigés à l’aide de notes prises au jour le jour, les souvenirs de Trobriand témoignent, dans un style délibérément dépouillé, de la difficulté à faire évoluer des armées gigantesques et les énormes moyens logistiques nécessaires à leur subsistance et à leur entretien. Ils sont considérés comme une source de premier ordre pour l’étude du commandement de l’armée du Potomac.

En dehors des combattants, le chercheur peut puiser d’utiles renseignements dans les récits de voyage que nous ont laissés quelques visiteurs distingués. Parmi eux, on peut notamment citer Auguste Laugel (1830-1914). Son ouvrage, intitulé Les États-Unis pendant la guerre (1861-1865), a été publié en 1866. Polytechnicien, diplômé de l’école des Mines puis administrateur du Paris-Lyon-Marseille (PLM), cet ingénieur a voyagé durant quatre mois à travers les États restés fidèles à l’Union afin de mener une véritable enquête sur les réalités de la grande démocratie américaine. Sa réputation de journaliste de grand talent l’a amené à prendre contact en janvier 1865 avec l’armée fédérale alors dans ses quartiers d’hiver devant Petersburg.

Ses impressions se recoupent avec les observations d’Ernest Duvergier de Hauranne (1844-1877), jeune aristocrate libéral devenu correspondant de la Revue des deux Mondes. Il est également envoyé suivre les évènements du côté nordiste. Venu au départ assister à la campagne électorale de novembre 1864, ce disciple de Tocqueville nous apporte dans Huit mois en Amérique. Lettres et notes de voyage (1864-1865) un tableau très documenté des conditions finales de la lutte.

Les analyses faites par les militaires français de la guerre de Sécession doivent être créditées d’une mention spéciale. N’ayant pour la plupart pas suivi les évènements sur le terrain, souvent par crainte de braver l’interdit de Napoléon III [7], certains officiers ont néanmoins manifesté leur curiosité à l’égard d’un conflit qui leur a paru tant s’écarter des règles traditionnelles de l’art de la guerre. Parmi les études qui attirent notre attention se trouve l’ouvrage rédigé à la demande du ministre de la Guerre par François-Paul Vigo-Roussillon, professeur d’administration et de législation militaires à l’Ecole impériale d’application d’État-major. Véritable synthèse de la nouvelle « guerre d’Amérique », Puissance militaire des États-Unis d’après la guerre de Sécession, publiée en 1866, a été considéré par l’État-major du Second Empire comme l’ouvrage de référence sur le sujet. Le regard condescendant de l’auteur et la parti pris pour la cause unioniste en font toutefois une étude à manier avec prudence.

Les documents manuscrits déposés aux Archives de la Guerre méritent aussi notre attention. On y retrouve l’essentiel du rapport du lieutenant-colonel de Chanal, des rapports officiels sur l’armée américaine transmis par le consulat général de France aux États-Unis, ainsi que des notes diverses relatives aux progrès de l’artillerie, aux nouvelles tactiques de l’infanterie et à la part de plus en plus active prise par le service du Génie dans les opérations militaires [8].

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MessageSujet: Re: LA CIVIL WAR VU PAR LES MILITAIRES FRANCAIS   Dim 16 Déc - 8:46

La consultation des articles de périodiques s’est de plus révélée particulièrement fructueuse. Afin de cerner les évolutions les plus significatives, les choix se sont portés sur des organes de presse aussi variés que La Revue Maritime et Coloniale pour ce qui a trait à la marine, le Journal des sciences militaires pour les questions d’artillerie et de fortification, et Le Spectateur militaire pour les mutations de la tactique. En outre, les articles des correspondants étrangers du quotidien Le Temps, les rubriques spécialisées du journal militaire prédominant à cette époque, à savoir Le Moniteur de l’armée, et les longues enquêtes de La Revue militaire de l’étranger nous donnent une idée précise du jugement des Français.

Que retenir de ces écrits ?

La guerre de Sécession est considérée par les historiens comme la première des grandes guerres modernes et marque, à ce titre, un tournant décisif dans l’évolution des conceptions militaires. Bien des éléments peuvent en effet justifier cette appréciation.

En premier lieu, le conflit américain a été pour les armes la guerre des innovations : le développement des armes à tir rapide, l’abandon progressif des canons à âme lisse pour les canons rayés, l’efficacité nouvelle de l’artillerie à l’aide d’obus chargés de mitrailles et l’apparition des premières mitrailleuses ont incontestablement provoqué des mutations dans les tactiques employées. En outre, les Américains ont fait entrer de plain-pied l’usage des voies ferrées dans le domaine des opérations militaires, devenant ainsi des objectifs stratégiques essentiels pour l’acheminement de la logistique. L’importance des fleuves navigables, ainsi que la nécessité d’une bonne coordination terre-mer dans les opérations amphibies ont été puissamment attestées. L’utilisation du télégraphe, quant à elle, révèle l’importance de bonnes transmissions et devient indispensable à la pratique du commandement. Sur mer, la guerre est encore caractérisée par les premiers combats entre navires cuirassés, le mouillage de mines marines et l’entrée en service du premier sous-marin opérationnel.

Aux yeux des militaires français, accoutumés aux luttes hégémoniques de l’Europe et aux guerres coloniales, la guerre de Sécession se caractérise d’abord par des considérations d’un ordre général : la durée des combats, qui s’étendent sur quatre années ininterrompues, l’immensité du champ des opérations, l’importance des effectifs engagés, qui se chiffrent par millions, et surtout le fait que le conflit ait mis aux prises non des armées de métier mais des troupes presque exclusivement composées de volontaires [9].

Première guerre totale, la lutte américaine a mis en œuvre la totalité des moyens d’action des belligérants. L’objectif a été de détruire chez l’adversaire toutes les sources de force vive, d’attaquer tout ce qui entretient sa capacité de combat et sa volonté de vaincre. A lui seul, le sort des batailles ne parvient plus à imposer une suprématie définitive. Désormais l’épuisement des ressources de l’adversaire est la condition première de la reddition. En somme, la guerre est devenue une gigantesque école de destruction, une œuvre de ruine qui n’épargne pas les civils [10].

La guerre de Sécession est pourtant passée en France comme « un ouragan lointain » [11]. Certes, l’ampleur de la lutte, les nombreuses innovations introduites dans le domaine de l’armement, le progrès des transports et les prodiges d’organisation réalisés dans les deux camps n’ont échappé à personne. Tous les militaires qui ont daigné prêter attention à ce conflit reconnaissent ses caractères originaux, en particulier l’application nouvelle de l’industrie moderne à des fins militaires. Mais, à l’image du lieutenant-colonel Raymond de Coynart, ils y ont surtout vu « une guerre étrange » [12] qui ne pouvait en aucun cas devenir le type des guerres à venir. Certains esprits dédaigneux, indisposés dès le début par le dénouement de l’affaire de Bull Run [13], n’ont voulu voir dans cette lutte fratricide qu’une succession de combats désordonnés et isolés n’ayant entre eux aucun rapport de temps, de lieu, ni d’action. Le colonel Charles Ardant du Picq évoque ainsi des « combats de tirailleurs embusqués à longue distance » et « des mêlées de fuyards » [14] tandis que le général Joachim Ambert parle de « masses confuses presque sans hiérarchie, sans discipline [et] incapables de lutter en bataille rangée » [15].

Mais si les opérations avaient effectivement débuté par des rencontres entre des cohues de volontaires indisciplinés, ne se sont-elles pas terminées par des manœuvres audacieuses, exécutées sur des fronts immenses par plusieurs armées réunies sous un même commandement et combinant leur effort avec celui des forces maritimes ? Pour quelles raisons le corps des officiers de l’armée française a-t-il donc purement évincé de son champ de réflexion les habiles conceptions tactiques du général Robert E. Lee, les intrépides marches de flanc de « Stonewall » Jackson, la fameuse campagne du général Sherman au cœur du territoire confédéré en 1864, ou encore les regroupements de forces du général Ulysses S. Grant ?

Malgré les recommandations de certains esprits éclairés, la plupart des officiers français ont paru partager l’avis du chef d’État-major général prussien Helmut von Moltke qui aurait déclaré que la guerre de Sécession était « un conflit de populaces armées se faisant la chasse à travers le pays et dont rien ne pouvait sortir » [16]. Ce préjugé tient essentiellement à l’ethnocentrisme des militaires français qui avaient déjà observé d’un œil condescendant la nation américaine, sans véritables traditions militaires, se déchirer dans une effroyable guerre civile. Celle-ci ne pouvait donc en aucun cas exalter à leurs yeux les valeurs traditionnelles du militarisme triomphant.

En effet, il peut sembler curieux que les Français n’aient pas su exploiter les informations fournies par maints observateurs. On peut aussi s’interroger sur les raisons pour lesquelles le gouvernement français n’a pas envoyé de mission officielle aux États-Unis avant 1864. Il faut avant tout être conscient de l’influence de la France dans la guerre de Sécession. L’armée française est en effet perçue de longue date comme un modèle à imiter et les programmes de l’école militaire de West Point accordent à ce titre une large part à l’étude de l’histoire militaire de la France.

Ainsi, en 1861, dans les deux camps, la stratégie, la tactique, voire les uniformes et l’équipement attestent l’influence de l’esprit français. Le lieutenant-colonel François de Chanal rapporte par exemple que les manuels d’instruction pour l’infanterie de l’armée nordiste sont « littéralement des copies des règlements français » [17]. En réalité, la France a manqué l’occasion de voir sa propre doctrine militaire confrontée à l’épreuve de la guerre moderne.

En outre, la réputation de la France dans les affaires militaires la situait si en avant des autres puissances militaires contemporaines avant 1870 qu’il lui semblait inutile de s’intéresser à ce conflit opposant des armées de civils sur un terrain jugé non conventionnel [18], surtout lorsque ces troupes étaient entraînées d’après les règlements français. On doit aussi rappeler que l’étude de François-Paul Vigo-Roussillon, la plus lue en France sur le sujet, a jugé l’armée impériale supérieure à celle des États-Unis sur presque tous les plans. Si l’auteur a apprécié beaucoup d’innovations, il a en réalité trouvé très peu de choses à recommander, excepté dans le domaine des communications.

Entre 1865 et 1880, il n’y a jamais eu un moment durant lequel la guerre de Sécession a exercé une influence directe sur la doctrine militaire de la France. Pendant cette période, aucune leçon tactique de ce conflit n’est parvenue à imprégner la doctrine officielle de l’armée française. Les charges, certes glorieuses mais tout aussi anachroniques que meurtrières, des cuirassiers français à Reichshoffen en août 1870 en sont le meilleur exemple. L’importance de la défensive dans les engagements, devenue évidente durant la guerre civile, a été jugée en totale contradiction avec l’esprit de la furia francese, c’est-à-dire la tendance naturelle des Français à croire qu’avec du cran et de l’allant on était en mesure de résoudre tous les problèmes militaires.

La disparité entre la tactique traditionnelle et les armes modernes explique en partie pourquoi les affrontements de la guerre de Sécession ont fait tant de victimes (620000 morts). C’est l’expérience qui a appris aux soldats nordistes et sudistes de nouvelles tactiques adaptées aux fusils rayés. Afin d’atténuer l’action foudroyante du feu de l’adversaire, les fantassins américains ont finalement appris à utiliser le terrain, à avancer par bonds successifs, à s’exposer le moins possible et à creuser des tranchées pour se protéger. Quant aux cavaliers, ils ont été le plus souvent employés à des tâches de reconnaissance et de couverture en fournissant une puissance de feu mobile. Privée de son rôle de rupture, la cavalerie tend donc à s’illustrer davantage dans des actions extérieures au champ de bataille. Mais pour les militaires européens de l’époque, il était difficile de concevoir qu’il fallait dorénavant faire la guerre différemment des grognards de Napoléon, des Prussiens de Frédéric le Grand ou encore des tuniques rouges de Wellington.

Ce refus de réformes en profondeur dans le domaine militaire, tant au point de vue des doctrines d’emploi que dans le choix des matériels, traduit un certain manque de réflexion sur les nouvelles techniques de la guerre. Les officiers français, élevés dans le culte de l’offensive à outrance, continuent à croire que les batailles se gagnent surtout grâce à l’intrépidité, l’allant et la bravoure physique alors que la guerre américaine a montré au contraire que le courage ne suffisait plus à emporter la décision en présence des armes modernes. L’efficacité suprême de belles et héroïques charges d’infanterie en rangs serrés, suivies de poursuites vigoureuses à la baïonnette, reste profondément ancrée dans les mentalités.

Le poids des traditions militaires a en effet considérablement retardé les changements tactiques liés aux modifications de l’armement. Malgré son immense prestige, l’armée française s’est retrouvée figée dans un conservatisme et un formalisme évidents. Les succès de Crimée et d’Italie d’abord, puis les campagnes victorieuses menées en Algérie et en Indochine, ont occulté un esprit rétrograde et resté méfiant vis-à-vis des nouveautés technologiques. A ce titre, les campagnes de Napoléon retentissent toujours dans la mémoire collective nationale comme l’exemple type du génie guerrier français, sans qu’on mesure combien chaque cas est spécifique et sans qu’on détermine quelle est la part du talent, du hasard et des fautes de l’adversaire. L’exemple napoléonien est devenu écrasant et empêche toute innovation tactique ou stratégique [19].

En France le silence s’est vite fait autour de la guerre de Sécession, peu connue du public militaire. La guerre de 1870 l’a suivie de près et a révélé les insuffisances de l’instrument militaire face à un adversaire davantage initié aux techniques de la guerre moderne. L’armée française se recueille alors dans l’étude du conflit franco-prussien avec l’espoir d’en tirer des leçons d’ordre pratique. Elle vient traditionnellement se tourner vers les campagnes de Napoléon pour les principes fondamentaux. L’intérêt pour la guerre de Sécession est resté très faible, excepté en ce qui concerne la cavalerie, arme remise à l’honneur durant ce conflit.

Les quelques voix qui se sont élevées pour attirer l’attention sur les évènements d’Amérique n’ont guère trouvé d’écho dans l’armée et dans les cercles officiels. Les rares militaires français qui ont pris la guerre de Sécession comme référence ont en réalité davantage cherché à confirmer des principes reconnus plutôt qu’à découvrir de nouvelles informations qui auraient pu mener à un changement de doctrine [20].

Les militaires français avaient conscience de vivre dans un âge industriel. Il était évident pour eux que les chemins de fer et le télégraphe allaient modifier les conditions de la stratégie. Pendant la guerre de Sécession, la puissance industrielle du pays avait été mise en oeuvre méthodiquement au point de décider du sort de la lutte. L’évolution des conceptions militaires traduit en même temps l’impact de la Révolution industrielle : au vaisseau de bois se substitue le navire en fer, au cheval le chemin de fer, à l’estafette le télégraphe et au fusil artisanal une arme de précision [21]. Néanmoins, pour la majorité des militaires européens de la fin du XIXe siècle, l’ère de la guerre moderne n’a réellement débuté qu’en 1870.

De toute évidence, ces derniers n’ont pas compris que la guerre de Sécession ne pouvait qu’avoir une influence significative sur les conflits à venir. Les guerres importantes du XXe siècle allaient en effet se caractériser par une mobilisation nationale qui entamerait profondément les ressources de la société civile par des exigences économiques et militaires accablantes.
*

Mémoire de maîtrise soutenu au Centre de recherches d’histoire nord-américaine (Université de Paris I) à la session de juin 2001. Farid Ameur est actuellement étudiant en DEA.

[1] A la demande du ministre de la Guerre, François de Chanal doit en 1872 remanier ses notes pour en faire un ouvrage destiné à un plus large public. Celui-ci est publié la même année à Paris sous le titre de L’armée américaine pendant la Guerre de Sécession à la Librairie du dictionnaire des Arts et Manufactures.

[2] VIGO-ROUSSILLON (François-Paul), Puissance militaire des États-Unis d’après la guerre de Sécession, Paris, J. Dumaine, 1866, p. 306.

[3] Napoléon III a manifesté en 1862 des velléités d’intervention en faveur de la Confédération. L’affaiblissement et la division des États-Unis ont sans conteste servi son ambition d’établir au Mexique une monarchie sous influence française (1863-1867). En 1865, le haut commandement français porte un intérêt certain pour l’organisation et l’état général de l’armée américaine en raison des retombées potentielles de l’affaire mexicaine dans les rapports entre la France et les États-Unis à présent réunifiés. L’intervention française au Mexique envenime sérieusement les rapports entre les deux pays jusqu’au retrait du corps expéditionnaire français que le gouvernement fédéral obtient finalement en février 1867.

[4] Vétéran de la guerre de Crimée et des campagnes de Syrie et d’Algérie, Charles Ardant du Picq a été blessé mortellement par un éclat d’obus lors d’un engagement face aux Prussiens, près de Gravelotte, en août 1870.

[5] CHALIAND (Gérard), BLIN (Arnaud), Dictionnaire de stratégie militaire, Paris, Perrin, 1998, p. 29-30.

[6] Les deux princes, enrôlés avec le grade de capitaine, ont été tous deux décorés par l’armée fédérale. Ils se sont illustrés à maintes reprises au cours de diverses missions de reconnaissance à travers les lignes ennemies.

[7] Dès le 28 septembre 1861, Napoléon III fait paraître un décret stipulant que tout officier qui s’enrôlerait dans un camp ou dans un autre serait radié définitivement des cadres de l’armée.

[8] États-Unis. Notes sur l’armée américaine (1757-1871), Carton 1 M 1681, Série Mémoires et Reconnaissances, Archives de la Guerre, Service Historique de l’Armée de Terre (SHAT), Fort de Vincennes.

[9] NERE (Jacques), La Guerre de Sécession, Paris, Presses Universitaires de France, Collection « Que sais-je ? », n°914, 1961, p. 29.

[10] ORLEANS (Louis Philippe Albert d’, Comte de Paris), Histoire de la guerre civile en Amérique, Paris, Michel Lévy, vol. II, p. 89.

[11] ROVEL, Commandant (Jules-Joseph), Etude sur les chemins de fer envisagés au point de vue militaire, Constantine, L. Marle, 1872, p. 2.

[12] COYNART, Lieutenant-colonel (Raymond de), Précis de la guerre des États-Unis d’Amérique, Paris, Librairie J. Dumaine, 1867.

[13] Le dimanche 21 juillet 1861, les troupes fédérales du général Irwin Mc Dowell, majoritairement composées de jeunes recrues n’ayant jamais subi l’épreuve du feu, sont littéralement mises en déroute à la suite de l’arrivée de renforts sudistes et de l’habile contre-attaque menée par le général Thomas « Stonewall » Jackson. La véritable panique qui gagne les rangs unionistes donne lieu à une incroyable débandade. Aux yeux d’un militaire de carrière, le désordre de cette retraite dépasse toute imagination. Des milliers de soldats terrifiés et exténués jettent leurs armes et abandonnent canons, wagons et ambulances pour se mêler aux nombreux civils venus assister à la victoire attendue du général Mc Dowell dans une fuite éperdue jusqu’à Washington, situé à seulement trente cinq kilomètres du champ de bataille.

[14] ARDANT du PICQ, Colonel (Charles), Etude sur le combat : combat antique et combat moderne, Paris, Hachette, 1880, p. 280-281.

[15] AMBERT, Général (Joachim), « Armées permanentes et armées improvisées », Le Moniteur de l’Armée, 1er juin 1864, p. 2.

[16] Mc PHERSON (James M.), La Guerre de Sécession (1861-1865), Paris, Robert Laffont, Collection « Bouquins », 1991, p. 360.

[17] CHANAL, op. cit., p. 23.

[18] Sur le front de Virginie, où s’est déroulé l’essentiel des combats de la guerre de Sécession, le terrain est en grande partie boisé.

[19] DELMAS (Jean), sous la direction de, Histoire militaire de la France. Tome II : De 1715 à 1871, Paris, Presses Universitaires de France, 1992, p. 575.

[20] LUVAAS (Jay), The Military Legacy of the American Civil War : The European Inheritance, Lawrence, University Press of Kansas, p. 233.

[21] FOHLEN (Claude), De Washington à Roosevelt : l’ascension d’une grande puissance (1763-1945), Paris, Nathan, 1992, p. 98.


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